Rassembler les‘O qui respirent 2
2025, Sentier d’art Grandeur Nature Ventoux.

1 suspension. Branches, écorces, corde, terre, paille, pins, chaux, pigments et ocres.

À la suite de la restauration des fresques, et selon la même technique, a été créé un mobile composé d’une branche courbée et de trois morceaux d’écorce enduits. Tel un relais entre la terre et la cime des arbres, cette suspension prolonge la narration des deux fresques et peut se lire comme un lien entre elles. Elle apporte toutefois une autre dimension au travail du terre-paille : cette fois-ci, il n’a pas servi à bâtir une paroi, mais à “embaumer” de la matière végétale en décomposition. Ce geste prend alors une portée plus sacrée, comme pour célébrer une matière qui a été, et en préserver la mémoire.

Vidéo d’interview réalisée par Mathias Juan à voir ici.

01.05.25 Texte à propos des parois, écrit avant ce second temps de création.

« Je disais souvent que l’endroit où je m’étais sentie le plus en équilibre, où j’avais le plus apprécié peindre, où je n’étais pas assaillie par la culpabilité ou l’existentialisme à deux sous, c’était à Savoillans, dans ce sous-bois, cet atelier à ciel ouvert.
Pendant trois ans, je passais au loin, et il me suffisait d’apercevoir le sommet du Ventoux, ou d’en imaginer la présence, pour me rappeler la rivière en contrebas, son eau claire, l’argile qui s’y crée. Me revenait alors la paille du champ, brûlée par le soleil éreintant, aussi proche de ce village où les habitants viennent se rafraîchir au lavoir, à la source, lors des chaleurs estivales.
Le souvenir était nostalgique, plein de couleurs d’aurore, de matins chauds et de soirs
roses, d’odeurs de saison, d’herbes coupées, d’humidité dans les parties les plus sombres du bois.
Le sentier m’habitait. Mes parois, je les ai construites selon des techniques artisanales : un treillis de bois mort, rempli en terre-paille, puis recouvert et peint à fresco — une couche de chaux fraîche, mêlée à des pigments. Une pratique située entre peinture et sculpture, entre mur et peau, entre bâtir et peindre. Y avoir passé un mois assise entre les arbres à me dépatouiller m’a marquée.
Hier, il me semblait encore que cette œuvre était morte.
Puis on m’a appelée, on m’a dit : “Elles sont encore là.”
Et c’était comme si les parois elles-mêmes me murmuraient de venir à nouveau les enlacer, faire corps avec elles, alors que je les croyais disparues.
J’imaginais que ces structures ne passeraient pas le premier hiver.
On m’avait avertie : “Tu sais, les rafales ici, sur la façade nord du Ventoux, c’est quelque chose, et puis il peut y avoir de la neige.”
Je les avais imaginées exploser de l’intérieur, infiltrées de glace et de gel.
Je les voyais léchées et poussées par des cerfs curieux, qui y auraient frotté leurs bois.
Je les imaginais devenir une fourmilière, un repaire à insectes, un nid d’abeilles.





Et aujourd’hui, assise à Marseille, entourée de fluides urbains, je les imagine toujours vivantes, debout, silencieuses, dans l’attente des marcheurs de l’été qui viendront arpenter le sentier.
Alors je vais y retourner, me mettre au diapason du feuillage, suivre les ombres et les chants d’oiseaux, m’acclimater à la chaleur moite et au rythme des jours longs. Je vais les restaurer, ces fresques, ces parois ; je serai l’archéologue de mes propres gestes.
Repeindre, en peinture, c’est recouvrir sans effacer.
C’est croire qu’un geste nouveau peut cohabiter avec l’ancien, que la trace se mêle au présent sans se renier.
Restaurer mes parois, c’est m’offrir ce pouvoir du recouvreur : celui qui voile pour révéler autrement, qui ajoute sans annuler, qui prolonge la vie par le voilement.
Il y a dans ce retour un cycle qui me dépasse — une spirale plus qu’un cercle, une mémoire qui revient sous d’autres formes.
Je ne reviens pas pour refaire, mais pour faire avec.
Avec ce qui a tenu, ce qui a craqué, ce qui a été habité.
Comme si l’histoire ne cessait de vouloir recommencer, mais jamais tout à fait de la même manière.
Je vais donc les restaurer, mais aussi prendre le temps du repérage, voir ce que le lieu m’inspire désormais, s’ il y a d’autres façons de m’y insérer, si un arbre inconnu capte mon regard ou si un détail jusque-là invisible m’interpelle. Peut-être qu’avec la même technique, ou en m’adaptant aux matières disponibles, il y aura à bâtir de nouveau — avec ce qui est là, simplement. Ce sera une prolongation du geste, ancrée dans le présent, dans le paysage, dans le vivant. »

Les mots de Joan Mitchell pour terminer :
“Je ne pourrai certainement jamais refléter la nature à la façon d’un miroir.
Je préfère peindre ce qu’elle a laissé en moi. »